Fragments à la marge
RECUEIL
La vieille du pousse-pousse
Perchée dans sa causeuse montée sur roues — sans doute estimée jadis comme un chef-d’œuvre de vannerie — la vieille considère, de son œil valide, la longue pipe d’os qui roule entre ses doigts décharnés.
D’un geste lent, mais sûr, insensible aux soubresauts du fauteuil, elle tasse dans le foyer une pincée de tabac douteux, à la teinte écœurante.
Le tuyau glisse entre ses gencives nues. Elle aspire longuement, avec une sorte de délectation morne. Puis elle s’affaisse dans les coussins miteux et, dans un râle, exhale une fumée opaque et lourde.
Devant elle, le tireur ralentit. Aux abords d’un baraquement misérable, quelques estropiés entourés d’enfants malingres viennent à leur rencontre.
La vieille est un visage familier.
Non pas qu’on la connaisse vraiment. Mais elle porte en elle quelque chose — une chose qu’on ne sait plus nommer, et qui semble avoir disparu depuis longtemps. Peut-être la notion du temps. Peut-être celle d’un visage aimé. Quelque chose d’ancien, qui persiste encore en elle comme un parfum oublié.
Quoi qu’il en soit, cette chétive apparition attire toujours à elle les créatures fantomatiques des favelas. Relique d’un autre âge. Ni tout à fait morte. Ni tout à fait vivante.
Sa présence éveille en eux une intuition trouble de l’avant-guerre — de ce qui avait pu être, autrefois, avant la Réforme. Et les paroles de cette immortelle mourante les fascinent. Ils n’en perçoivent presque jamais le sens. Mais les mots qui s’échappent de ces lèvres craquelées — semblables à une plaie ancienne — résonnent longuement dans l’air. Les esprits affamés en recueillent l’écho. Et pour un moment, ils oublient leur peine.
La vieille pourtant ne passe jamais deux fois au même endroit. C’est une fuyarde. Elle connaît les miséreux, leur attachement à ses contes. Elle connaît le sourire fragile qu’ils lui offrent. Mais elle connaît aussi la soif inextinguible de l’exuvie qui leur tient lieu de corps — et l’empressement de la Milice à désaltérer ces ombres fragiles en échange d’une dénonciation. Une antique carcasse recherchée, en somme.
Alors elle avance. Une main sur sa pipe. L’autre sur son fusil. Elle traîne ses guenilles et ses histoires à travers les ruines du monde, au rythme de la course de son tireur dévoué.
Peu à peu, son regard délavé distingue plus nettement les abris de fortune. Le frêle convoi ralentit. Les silhouettes étrangères se rapprochent. Bientôt, le tireur s’arrête tout à fait. La vieille l’observe. Elle ne peut s’empêcher de trouver une étrange beauté dans ce jeune corps blessé.
Asymétrique.
Il ôte son harnais avec une adresse surprenante malgré son infirmité, puis vient s’asseoir près d’elle en rejetant la tête en arrière. Quelques boucles de ses longs cheveux effleurent la joue ridée.
— Dors, enfant.
La populace afflue déjà, la pressant de requêtes.
Les phalanges squelettiques de l’aînée se resserrent sur la crosse de son arme. Elle abandonne à regret la contemplation de son comparse, qui déjà s’abandonne au sommeil.
Si elle parle aujourd’hui, ce sera de lui.
De l’enfant soldat, courant au-devant du temps.
Solitude en fût
Au nord de la Cité Enfouie s’étend une décharge hantée par un fantôme. Des kilomètres de ferraille émergent du sol et hérissent la vallée sombre.
Chaque jour, le désert de cendres avance un peu plus, grignotant cet étrange paysage lunaire. Les rigoles d’eau souillée qui marbraient la terre s’amenuisent lentement. Elles finissent toujours par sécher.
Jamais un rayon de soleil ne vient réjouir ce lieu terne.
D’épais nuages opalescents le couvrent sans relâche.
La gorge argentée a des flancs capricieux. Escarpés. Sablonneux.
Rien qui invite un voyageur à s’y aventurer.
Voyageur, dites-vous ?
Il n’y a plus âme qui vive alentour.
Cette idée amuse beaucoup le fantôme. Son rire s’élève encore une fois — un rire jaune, grinçant, un peu malade.
Un rire spectral qui, depuis longtemps, n’a plus d’autre compagnie que son propre écho.
Il déambule parmi les débris. Avec la minutie d’un orfèvre, il examine chaque pièce de son royaume.
Il caresse une jante, taquine un ressort, glisse le long d’un rail rouillé. Puis, sans bruit, retourne en son antre.
Les parois froides se couvrent peu à peu d’une fine dentelle de vapeur. Les gouttelettes perlent lentement.
Le fantôme suit du doigt les traînées humides.
Le liquide clair se rassemble en minces ruisseaux qui serpentent sur le métal. La lumière trouble y fait naître des reflets fugitifs. Les gravures rouillées accrochent la pulpe de son index.
Le spectacle est fascinant.
Ainsi passent quelques instants.
Peut-être des minutes.
Peut-être des heures.
Ici, le temps ne compte plus.
Quand il se lasse enfin, le fantôme s’étend.
Il contemple la taule cylindrique qui l’entoure : le piquetage de la rouille, la rondeur inattendue de cet abri.
En se balançant doucement de gauche à droite, il sent son univers se mettre en mouvement.
Le sable crisse autour de lui.
Le jour décline peu à peu.
Le crépuscule s’installe, lourd et glacé.
Alors le fantôme se souvient.
Des contractions qui lui tordaient l’estomac.
De la brûlure des gaz dans sa trachée.
De l’insupportable besoin d’échapper à la corrosion.
Avait-il un jour goûté aux fraîches rasades d'eau vive ?
Les souvenirs remontent par éclats : la douleur des chairs, les pleurs inutiles, le corps qui s’affaiblit.
Puis les derniers instants.
Ramper dans la boue.
Chercher un refuge.
L’effort désespéré pour se hisser à l’intérieur du fût.
Le dernier cri silencieux.
La voix brûlée.
Et puis plus rien.
S’éteindre lentement avec les braises qui l’ont consumé.
Seul.
Anniversaire de papier
Margot a les mains rêches. La peau qui craque. À cinq heures du matin, le panier pèse déjà sur ses vieux bras fripés. Elle quitte sa cahute aux abords des grands bois, à la Fourche du Pendu, borne 123.
Le linge déborde presque, mais elle ne grimace pas. Une odeur de cèdre s'échappe de la trousse élimée qui pend à sa ceinture.
Margot passe devant la souche d’un vieux hêtre jadis malade, abattu sans remords. Dommage, elle l'aimait bien cet arbre, gravé d'amours passées. Elle quitte la route et bifurque à droite.
De là commence le sentier du lavoir perdu. Elle s’enfonce dans les hautes sylves sombres, voûtée, enveloppée de silence. La rosée anime le sous-bois de reflets pâles. Le monde s’étire dans de discrets craquements. Les branches ploient et luisent au-dessus de l’humus trempé. Onyx végétaux pendus dans la pénombre. Elles couvrent la terre d’une ombre épaisse.
Une ombre pleine de promesses.
Ses souliers s’enfoncent avec douceur dans le tapis moelleux. La pluie et la terre mêlent leurs parfums capiteux à ceux des savons.
Un monde humide.
Un monde ancien.
Un monde qui se souvient.
La clairière apparaît enfin. Petite. Silencieuse. Baignée d’une aube pâle. La source joue sur les pierres polies au bas de la gouttière qui nourrit le bassin. Le toit qui le protège, incurvé par les années et couvert de mousse, menace de s’effondrer. Les gouttières percées ajoutent leur clapotis au murmure de l’eau. Des flaques sombres s’étalent sur le terrassement.
C’est le havre de Margot.
Son atelier.
Son refuge.
Son royaume.
Elle y travaille chaque jour depuis près de quarante ans.
Margot n’a jamais connu le repos. On frappe à sa porte pour les trousseaux des jeunes filles promises. On frappe pour les vestes des officiers. On frappe pour les draps des malades. On vient chez la vieille lavandière comme si ses mains savaient guérir les choses .
Elle est la dernière femme de cette profession.
Depuis longtemps déjà on ne va plus laver le linge à la source. Mais les vieilles croyances persistent. On dit encore qu’un linge sale peut porter bonheur s’il est blanchi par un dur labeur.
Margot pose son fardeau.
Elle vide le panier dans l’eau et regarde les étoffes s’imbiber lentement avant de couler. Le bassin les engloutit une à une. Comme un animal patient. Sa lourde planche à laver prend place sur le rebord. Elle aligne ensuite les blocs de savon frais.
Puis elle prend sa besace. Margot s’éloigne un moment dans l’herbe jaunie. Elle s’adosse à un tronc et observe la clairière. Comme si elle mesurait ce que le lieu pourrait devenir. Ou ce qu’il a été.
Elle se sent fatiguée.
La veille au soir avait été longue. Elle avait livré son ballot propre à l’ancien hôtel plus tard que d’habitude. Elle s’était assoupie après sa collation de midi et ce sommeil impromptu lui avait fait perdre un temps précieux. Quand elle arriva, le souper était déjà servi. On insista pour lui offrir malgré tout un repas complet. Elle n’eut pas le cœur de refuser.
La chaleur de la grande salle de bal pénétrait doucement ses vieux os. Ses os habitués au froid de la cabane forestière.
Le potage et les œufs apaisèrent son corps. Alors elle resta dans un coin pour travailler près du feu. Les invités avaient déjà envahi la piste de danse lorsqu’elle se mit à l’ouvrage. Son châle s’imprégnait de l’odeur douce de la cheminée. Entre ses doigts, elle froissait du papier bleu défraîchi en petites corolles irrégulières.
Des fleurs.
De pauvres fleurs de papier.
Puis elle sortit de son sac un étui pourpre. Il contenait du fil et une quantité incroyable d’aiguilles. Longues, fines, courbes, torses. Patiente, Margot cousit les fleurs les unes aux autres.
Une à une.
Encore.
Et encore.
Lorsque la fatigue la rattrapa, vers une heure du matin, la plus grosse bûche du foyer n’était plus qu’un tison.
Pas plus épais que le poignet d’un enfant. Deux longues guirlandes bleues serpentaient déjà sur la table. Avec un soin infini, Margot rangea ses affaires. Puis elle reprit la route.
Elle boitait un peu.
La nuit était froide.
Sa cahute se trouvait à un mille de là.
La clairière bruisse doucement dans la brise du matin. Margot ouvre sa besace. Elle retourne vers le lavoir. Entre les poutres de chêne, elle suspend les guirlandes confectionnées la veille.
Les fleurs de papier oscillent dans la lumière pâle. La brise les fait se toucher doucement. En passant dessous, elle les frôle tendrement de sa paume usée. Comme on caresserait une tête d’enfant.
Elle ferme les yeux.
Une larme glisse sur sa joue tachetée et disparaît dans le sillon d’une ride.
C’est leur anniversaire.
Ils auraient eu trente ans.
Chanson pour la Margot
C'est la douce lavandière
qui bosse au Carandeau,
personne la trouve sévère
avec ses mains dans l'eau.
L'jour où l’État austère
réclama ses berceaux,
il n'y avait plus de père
pour remplir les p'tits pots.
Et c'te bonne jeune mère
elle pleura bien trois seaux
quand ils lui retirèrent
ses mignons jouvenceaux.
Mais qu'est ce tu veux Margot !
T'as rien d'aut' qu'tes jupons !
Pour faire face aux salauds
qui t'pointent de leurs tromblons.
C'est qu'fallait se hâter
pour former du soldat
et les t'chots à peine nés
d'vaient porter l'arme au bras.
Nul besoin de viser
suffit d'tirer dans l'tas,
pour ça deux trois mouflets
ça vaut bien un grand gars.
Tu peux toujours pleurer
tes rej'tons sont déjà
des p'tites machines à tuer
sans plus aucun émoi.
Mais qu'est ce tu veux Margot !
Tu laves juste leurs vestons !
Que valent don' tes marmots
dans leur monde à la con ?
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